Il est ce temps de l’année, encore une fois. Le 31 mars. La Journée de la visibilité trans, quand soudainement, les personnes trans deviennent visibles en public, pour ensuite disparaître le lendemain avec les poissons d’avril. Et criss. Je simplifie.
Cette journée de la visibilité trans, les jeunes trans en Alberta se retrouvent sans les soins de santé nécessaires à leur bien-être et épanouissement. Pour la première fois depuis R c Morgentaler, quand l’avortement fut décriminalisé au Canada, des soins de santé politiquement contreversés sont criminalisés. Ailleurs à travers le monde, c’est un cauchemar total. La plupart de l’anglosphère, notamment les É.-U. et le R.-U., rendent la persécution et l’exclusion sociale des personnes trans la norme. Au Sénégal, la transidentité a été explicitement criminalisé tout récemment. L’Inde rend le fait de «coerciter» quelqu’un à être trans un crime punissable de prison à vie; l’État d’Idaho (aux États-Unis) fait la même chose, mais pour l’usage des toilettes. La Turquie criminalise les identités queer, et l’Argentine fait un pas massif en arrière. Partout à travers le monde, il ne semble avoir aucun échappatoire.
La société a condamné les personnes trans à un état liminal permanent, entre visibilité et invisibilité à sa propre discrétion. La femme trans vivant dans la rue, tuée à cause de sa transidentité, se fait morinommer dans la sortie de presse annonçant sa mort. L’homme trans travaillant pour la ville se trouve forcé dans un état de silence, de peur que lui aussi se fera viser et congédier s’il ose se prononcer pour dénoncer ledit meurtre. L’ado trans à la polyvalente du quartier se demande si iel veut quitter l’école et désormais suivre ses études à la maison, non parce qu’iel ne peut réussir, mais parce qu’iel vit trop d’intimidation. Tout ça, tandis qu’aussitôt qu’une personne trans ose se prononcer contre la transphobie, va dans la rue pour marcher, ose déranger un peu trop les choses, la police du genre qu’est la société va s’assurer de faire tout en ses mesures pour la réprimer et la punir pour avoir été «trop visible».
Certain·es d’entre nous veulent être visibles. D’autres, non. Pourtant, ce choix, surtout ces trois dernières années, ne nous appartient plus.
La visibilité n’équivaut pas la sécurité; c’est en fait davantage le contraire. Être trans et visible, c’est avoir un cible constant sur le dos. Ça veut dire être inlogeable, avoir quasiment aucun soutien, de savoir que du jour au lendemain, dès que tu n’es plus un·e doll ou twink passif·ve, ta transidentité peut être branlée contre toi comme un arme. Le «débat transgenre» a eu tellement de succès que nous regardons autour de nous autres en marchant non seulement la nuit, mais en plein jour; que nous nous retrouvons à accumuler nos médicaments en cas d’une coupure anticipée; que nous nous retrouvons à déménager à cause de la visibilité que l’État nous impose (comme ce qui s’est passé au Kansas tout récemment).
La personne trans, dans l’oeil public, n’est même plus une personne. Des milliards de dollars ont réussi à convaincre bien trop de notre société, incluant nous autres, à nous haïr. La classe Epstein a réussi à convaincre tes voisin·es que nous sommes la plus grande menace de la civilisation, que leur caricature d’une athlète trans serait la personne la plus dangereuse du monde, tout en te faisant croire qu’on a besoin de protéger des adolescent·es parfaitement capables de prendre des choix médicaux à exercer leur pensée critique et leur jugement. Les fascistes habillent dans le langage du «care» notre oppression. Ils utilisent la peur qu’ils ont créé pour commettre un génocide contre nous… et notre visibilité n’a aucunement aidée à cet égard.
Je suis fatiguée. Possiblement toi aussi. Plusieurs d’entre nous ont des familles qui se font bombarder, des amitiés qui se font incarcérer. J’en connais tellement de personnes trans qui voudraient une certaine vengeance. Pourtant, avant même de penser à de la visibilité, de la vengeance, ou tout autre mot commençant en «V»… on a besoin d’un bout de pizza, un toit sur la tête, pis assez de cash pour garder ce toit.
